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Déclarations de Dominique de Villepin à propos du Grande Moyen-Orient

"Un véritable partenariat avec le Moyen-Orient"

Entretien de M. de Villepin
Propos recueillis par Pierre Rousselin 
Le Figaro, 19 février 2004)

LE FIGARO. - Vous vous êtes rendu la semaine dernière en Afghanistan. Deux ans après la chute des talibans, les élections tardent à venir et le pouvoir du président Karzaï est limité à la capitale. Pourtant, il semble que vous considériez l'expérience afghane comme un modèle dont on pourrait s'inspirer en Irak.

Dominique de VILLEPIN. - L'Afghanistan sort de vingt années de guerre. L'ensemble de la communauté internationale s'est trouvé uni au lendemain du 11 septembre pour éradiquer le terrorisme et faire avancer ce pays vers plus de démocratie et de stabilité. Il a été décidé, dans ce cadre, d'autoriser le recours à la force sur la base d'un accord des Nations unies. A la différence de l'Irak, il y a eu en Afghanistan un retour très rapide à la souveraineté. Même si les choses sont difficiles au quotidien, avec le maintien de certaines forces des talibans dans le Sud et le grave problème de la drogue, la réconciliation progresse. Une Constitution a été adoptée. Un processus électoral est lancé avec des élections législatives et présidentielles prévues dans cette année 2004. Il faut conforter cette évolution.

Sur le plan de la sécurité, la France participe à la Fias, avec 550 hommes, et à l'opération "Liberté immuable" contre le terrorisme, avec ses forces spéciales. Nous sommes prêts à faire davantage puisque nous soutenons la prise en charge par le corps européen du commandement de la Fias au cours des prochains mois. Evidemment, nous posons un certain nombre de conditions pour en assurer le succès : en particulier des conditions de durée, de soutien logistique de la part de l'Otan et d'engagement financier de la part de l'ensemble de nos partenaires.

C'est la méthode qui vous séduit. Vous trouvez le protectorat de l'ONU en Afghanistan plus efficace que le protectorat américain en Irak ?

Il s'agit surtout de privilégier un certain nombre de principes. Celui de l'unité et de la recomposition afghane. Mais aussi celui de la légitimité de l'action internationale qui est essentiel, car il est le garant de l'efficacité. L'action de l'ONU, en liaison avec l'ensemble des partenaires, et tout particulièrement les Américains, offre le cadre qui permet d'obtenir des résultats. Les Afghans mesurent aujourd'hui à quel point la communauté internationale est engagée au service de leur pays. L'important est d'éviter qu'il puisse y avoir une quelconque suspicion sur les raisons qui conduisent la communauté internationale à agir.

En Irak, des élections paraissent impossibles avant le 30 juin. Le Conseil de gouvernement intérimaire actuel peut-il assumer la souveraineté irakienne à cette date ?

Il est important de respecter dans toute la mesure du possible le calendrier fixé. Un retour à la souveraineté irakienne a été prévu le 30 juin. Il faut maintenir ce rythme. Même si ce processus n'est pas complet à cette date, il se poursuivra au-delà de juin prochain et jusqu'en 2005 avec l'élection d'une convention constitutionnelle, l'adoption d'une Constitution et des élections générales avant la fin 2005. Ce processus doit être le plus inclusif possible et les pays de la région doivent être encouragés à soutenir cette démarche. La communauté internationale a aussi son rôle à jouer pour marquer le passage du régime d'occupation à la souveraineté irakienne. La conférence internationale que la France a proposée vise précisément à mobiliser en ce sens l'ensemble des forces nationales, régionales et internationales.


Il reste que l'organisation d'élection à brève échéance soulève de vraies difficultés. C'est pourquoi nous avons, il y a plusieurs mois, avancé des propositions permettant d'aller de l'avant pour désigner un gouvernement transitoire. Parmi ces idées qui sont toujours sur la table, il y a celle d'une conférence nationale, rassemblant l'ensemble des forces irakiennes. Il y a aussi la possibilité de partir des instances actuelles en les élargissant de façon à rallier toutes les forces politiques et sociales qui renoncent à la violence.

Votre préférence va donc à une conférence internationale plutôt qu'à un simple vote d'une résolution à l'ONU ?

Il est important de marquer clairement le retour à la souveraineté irakienne. A quel moment faudra-t-il revenir au Conseil de sécurité pour donner toute sa légitimité au processus et organiser l'action des Nations unies en Irak ? Nous sommes ouverts et nous en discutons avec nos principaux partenaires.

Une fois le transfert de souveraineté effectué, quelle serait la contribution de la France ?

Nous envisageons une coopération dans le domaine de la police et de la gendarmerie, en particulier avec la création d'une école de gendarmerie en Irak. Nous souhaitons le faire en liaison avec nos partenaires intéressés, comme l'Allemagne ou le Japon, et pour le compte d'un gouvernement irakien souverain. Cela s'ajoutera aux coopérations que nous avons déjà engagées avec l'Irak, en matière de santé, de formation supérieure, de culture ou d'archéologie.

Les Etats-Unis veulent se désengager avant les présidentielles de novembre. Ils voudraient passer le relais à l'Otan. Quelle est la réponse de la France ?

L'Otan a déjà apporté des contributions significatives en dehors de son aire d'influence traditionnelle. On le voit en Afghanistan. En Irak, l'Otan apporte aujourd'hui un appui logistique au contingent polonais. La question d'une implication de l'Otan en tant que telle se pose en d'autres termes. Un certain nombre de conditions doivent être remplies. D'abord, l'Otan ne peut s'engager qu'à la demande d'un gouvernement irakien, d'une part, avec l'accord préalable des Nations unies d'autre part. Il y a, ensuite, une question de principe : l'arrivée de l'Otan en tant qu'acteur au Moyen-Orient sera-t-elle un facteur de stabilité ou, au contraire, de complication ? Il faut être très prudent face à ce qui pourrait être ressenti par certains pays de la région comme une agression. Rien ne serait pire que d'activer un sentiment de confrontation entre le monde arabe et nos pays, entre l'Occident et l'Islam.

N'y a-t-il pas là une nouvelle divergence avec la position des Américains, qui, à travers l'idée d'un Grand Moyen-Orient, souhaitent mettre en place un partenariat visant à faire évoluer les régimes de la région vers plus de démocratie ?

Avec nos partenaires européens, nous travaillons depuis longtemps sur les problèmes et les évolutions de cette région. L'enjeu est considérable : le développement économique et ses conséquences sur l'émigration, la formation, la place de la femme dans la société, l'ouverture notamment politique.

Notre conviction est qu'il faut partir des besoins et des attentes des pays du Moyen-Orient et ne pas chercher à leur dicter des solutions. Il est donc important de les associer le plus en amont possible à notre réflexion, dans la logique d'un véritable partenariat. Il faut aussi éviter une approche trop uniforme : on ne peut traiter de la même façon le Maghreb, le Proche-Orient et les pays du Golfe. On ne doit pas davantage tout centrer sur les questions de sécurité. Pour réussir, notre démarche doit être globale et prendre en compte toutes les dimensions, politique, économique, sociale, culturelle, éducative... Sinon, notre initiative risque d'apparaître comme étant motivée par nos seuls intérêts de sécurité plutôt que par le souci du développement de la région. Enfin, si nous voulons être crédibles, nous ne pouvons pas ignorer le conflit israélo-palestinien. Recréer une dynamique de paix est une condition indispensable à toute initiative dans la région.

L'Europe peut-elle apporter une vision complémentaire à celle des Etats-Unis ?

L'Europe est un partenaire naturel de cette région. Sa proximité géographique lui a permis de tisser des liens profonds avec ces pays. Une politique euro-méditerranéenne a été mise en oeuvre dès les années 1970, le processus de Barcelone a été lancé en 1995, des accords de coopération avec les pays du Golfe ont été signés. Nous devons moderniser nos instruments et les rendre plus efficaces. Nous souhaitons travailler avec nos amis américains pour valoriser nos complémentarités. Nous devons aussi travailler en partenariat avec les pays de la région. Nous sommes opposés à des stratégies qui seraient celles d'un Occident inquiet cherchant à imposer de l'extérieur des solutions toutes faites.

Comment aboutir à des résultats concrets ?

Nous voulons engager rapidement une large concertation sur le Moyen-Orient. Avec nos partenaires européens d'abord, la France souhaite que ce thème soit à l'ordre du jour des prochains rendez-vous européens, à commencer par le Conseil européen de mars. Avec les pays de la région ensuite, à travers notamment le dialogue avec la Ligue arabe. Avec nos grands partenaires enfin, dans le cadre du G 8 en particulier.

Au-delà de la méthode, de quels domaines s'agit-il concrètement ?

J'en vois trois principaux : le dialogue politique d'abord, pour faire avancer la démocratie, la bonne gouvernance, les droits de l'homme ; le développement économique et social ensuite, pour introduire les réformes structurelles nécessaires ; le soutien aux efforts de la société civile enfin, pour encourager notamment le dialogue des cultures. Cette concertation pourrait déboucher sur une déclaration générale qui énoncerait les principes d'un véritable "partenariat pour la paix et pour le progrès". Il s'agirait de définir les grandes lignes d'action s'appliquant à l'ensemble de la région qui iraient, par exemple, du non-recours à la force jusqu'au renforcement des systèmes éducatifs. Dans ce cadre, nous pourrions moderniser les instruments existant au sein de l'Union, qu'il s'agisse du processus de Barcelone ou du dialogue avec le Conseil de coopération du Golfe.

Les Etats-Unis semblent vouloir concrétiser leur idée de Grand Moyen-Orient lors des sommets de juin, celui de l'Otan à Istanbul, puis le G 8...

Il y aura effectivement en juin ces deux grands rendez-vous. Chacun devra traiter du Moyen-Orient en fonction de ses compétences propres. L'essentiel est bien que l'Europe et les Etats-Unis agissent en bonne intelligence, mais, surtout, en étroite concertation avec les pays de la région.

Cette volonté commune peut-elle être un moyen de surmonter les divergences transatlantiques qui se sont exacerbées lors de la guerre en Irak ?

Passé la guerre, il n'y a aucun doute que notre intérêt, celui de toute la communauté internationale, est de se retrouver ensemble pour dégager des solutions. Pour être efficaces, nous devons travailler dans l'unité, en particulier sur cette question du Moyen-Orient qui est centrale pour l'avenir. Il faut le faire dans l'esprit d'un partenariat pour la paix et le progrès qui prenne en compte tous les problèmes auxquels est confrontée cette région.

Avez-vous le sentiment d'être écouté à Washington ?

Notre concertation est franche et amicale sur l'ensemble de ces sujets. Elle est nourrie par une volonté commune de trouver des solutions aux grands problèmes qui se posent. Aujourd'hui, notre intérêt commun est de développer les canaux de dialogue pour mobiliser la communauté internationale face aux défis qu'elle doit affronter.

Le président israélien Moshe Katsav achève une visite à Paris. En quels termes avez-vous évoqué avec lui la question du mur de sécurité qui empiète sur la Cisjordanie ?

Nous avons eu un dialogue confiant. C'est l'intérêt de la France et d'Israël de renforcer leurs relations, comme j'ai tenu à le faire depuis deux ans en mettant en place un groupe bilatéral à haut niveau chargé de relancer notre coopération dans tous les domaines. D'autres visites suivront, notamment celle à Paris du premier ministre Ariel Sharon, en avril.

Vous évoquez la question du mur. Sur le plan du principe, tout pays a le devoir d'assurer sa sécurité. Mais un mur n'est pas la meilleure façon de développer des relations entre deux peuples. Et, s'il doit avoir une utilité sur le plan de la sécurité, encore faut-il que son tracé ne soit pas contestable. Ce n'est malheureusement pas le cas dès lors qu'il ne suit pas les frontières de 1967.

Le processus de paix est dans une impasse. Comment en sortir ?

Il faut s'en tenir à la feuille de route qui est un règlement négocié permettant d'aboutir à un Etat palestinien vivant aux côtés de celui d'Israël. Dans ce contexte, le retrait israélien de Gaza doit être la première étape de la mise en oeuvre de la "feuille de route". Cela suppose, bien sûr, que les colonies démantelées à Gaza ne soient pas déplacées en Cisjordanie, mais qu'au contraire le mouvement s'y prolonge. A partir de là, pourquoi ne pas imaginer alors la création d'une force de paix à Gaza avec une conférence internationale permettant de passer à la deuxième étape de la feuille de route ? Nous avons besoin de montrer que ce processus donne des résultats pour éviter le découragement et la tentation de la violence.

Arafat est-il toujours l'interlocuteur privilégié du côté palestinien ?

Il est le président élu du peuple palestinien, il a donc un rôle à jouer. Il y a aussi un premier ministre palestinien. Il serait vain de jouer les uns contre les autres.

Soudan : "personne ne peut rester indifférent face au risque d'une crise humanitaire"

Vous vous rendez demain au Tchad et au Soudan. Dans quel but ?

Nous avons des liens très étroits avec le Tchad et nous n'avons cessé d'essayer d'oeuvrer à la pacification du Soudan en apportant notre contribution à la recherche d'une réconciliation entre le Nord et le Sud, et à une solution de la crise du Darfour. C'est dans cet esprit de concertation avec l'ensemble des parties que je me rends au Tchad. Je salue le rôle du président Idriss Déby qui est confronté à d'importantes difficultés et multiplie les efforts. Personne ne peut rester indifférent face au risque d'une crise humanitaire.

Les Etats-Unis insistent pour l'envoi de 1 200 Casques bleus au Soudan et jugeaient excessif le projet d'une force de paix de l'ONU de 6 000 hommes en Côte d'Ivoire. Ce blocage a-t-il pu être surmonté ?

Ce blocage a été levé puisque les Etats-Unis ont donné leur accord, hier, à la mise en place d'une opération de maintien de la paix de 6 000 hommes en Côte d'Ivoire. Nous voulons traiter les problèmes de l'Afrique de l'Ouest dans leur ensemble. Nous nous sommes attaqués à la question du Sierra Leone et du Liberia. En Côte d'Ivoire, nous entrons maintenant dans une nouvelle étape avec la présence d'une force de l'ONU pour réaliser le désarmement et permettre des élections. Les Nations unies ont le savoir-faire, l'expérience et la légitimité pour aider la Côte d'Ivoire à sortir définitivement de la période de violence et de tension qu'elle a connue jusqu'à ces derniers mois.

Haïti : "la priorité, c'est la reprise d'un dialogue politique"

En Haïti, vous avez préconisé l'envoi d'une force d'interposition. Dans quelles conditions pourrait-elle se déployer ?

La priorité, c'est la reprise d'un dialogue politique. Il faut en appeler au sens des responsabilités du président Aristide, comme des forces de l'opposition. L'important est le retour à la paix civile ; toutes les parties doivent renoncer à leurs préalables et accepter un processus de sortie de crise.

Le peuple haïtien a été trop longtemps maintenu dans la misère. Nous devons mobiliser toutes les énergies, nous appuyer, sur place, sur les institutions religieuses, travailler avec les organisations régionales, comme l'OEA (Organisation des Etats américains) et la Caricom (Communauté des pays de la région caraïbe), ou d'autres institutions comme la francophonie, nous concerter avec l'ensemble des pays amis d'Haïti, comme le Brésil, le Canada, les Etats-Unis, le Mexique ou encore l'Afrique du Sud. Pour sortir de l'impasse actuelle, nous devons agir sur plusieurs plans : engager un processus de dialogue politique, mener une action humanitaire d'urgence, mettre en place une mission pour assurer le respect des droits de l'homme, envisager si nécessaire une force de paix pour garantir l'ordre public et la sécurité. Tout cela pourrait se faire sous l'égide du Conseil de sécurité des Nations unies.

Au-delà, il s'agira d'assurer la reconstruction du pays lui-même. Le rapport que m'a remis Régis Debray fait des propositions qui nous permettront de mobiliser toutes les capacités disponibles dans le domaine de la santé, de l'éducation et de l'humanitaire. Nous pourrons solliciter en particulier les ressources de nos départements des Antilles et de Guyane qui peuvent servir de plate-forme à proximité d'Haïti.

Europe : "une occasion à saisir en mars"

Le blocage sur la réforme institutionnelle de l'Union Européenne peut-il être levé pendant la présidence irlandaise ?

Nous pensons qu'il existe une occasion à saisir lors du prochain conseil européen de mars. De plus en plus de responsables européens se rendent compte que, si nous ne parvenons pas rapidement à un accord sur le projet de Constitution, il y a un vrai danger de désenchantement au sein de l'Union. Au risque de se retrouver dans une situation où il n'y aura plus d'incitation à progresser avant 2009. Il y a donc un rendez-vous à ne pas manquer. Une concertation étroite s'est nouée avec Joschka Fischer et nos collègues polonais et espagnole. Il faut tout faire pour régler la question de la Constitution dans le cadre de l'année 2004.

 

Entretien avec M Dominique de Villepin avec la Revue Trimestrielle

Politique Internationale - hiver 2003-2004

(...) Extraits.

Toutes les crises régionales menacent aujourd'hui de s'étendre et de se propager comme des taches d'huile. Parce qu'il n'y a pas d'ordre mondial qui structure les relations internationales et maintienne les conflits locaux sous contrôle, comme durant l'ère bipolaire. Mais aussi parce que les crises se diffusent dans des zones inflammables, du Proche-Orient à l'Afrique, en profitant d'un monde plus interdépendant et rendu plus transparent par les médias. A partir de là, des situations très complexes se créent, auxquelles on ne peut faire face que par une action collective inscrite dans la durée. Il faut mettre en œuvre des stratégies de gestion des crises associant souci de sécurité et de stabilité régionale, renforcement de la démocratie au sein des Etats, développement économique dans un esprit de meilleur partage et reconnaissance des identités. Il y a là une véritable urgence. Regardez la géographie du terrorisme : il y a quelques années, il était encore localisé, pour l'essentiel, au Moyen-Orient et à une partie de l'Asie du Sud. Aujourd'hui, il prend appui sur les zones d'instabilité, profite de la faiblesse de certains Etats, s'étend du sous-continent indien ou de l'Asie du Sud-Est jusqu'en Afrique. Chaque crise est une nouvelle passerelle pour l'implantation d'organisations terroristes. Personne ne saurait se satisfaire de cette situation.

P. I. - Face à ce constat, quelle devrait être la réponse de la communauté internationale ?

D. V. - La tentation de la communauté internationale est d'hésiter entre l'indifférence et l'interventionnisme, au gré des intérêts géopolitiques des uns ou des autres. Il est vrai que la gamme des moyens à sa disposition est limitée et comprend, pour l'essentiel, les sanctions économiques ou l'usage de la force. Nous connaissons trop bien les faiblesses et les risques que présentent ces instruments. Le recours aux sanctions s'est révélé, en particulier, tout au long de l'histoire récente, d'un maniement difficile : soit leur impact est faible, comme ce fut le cas pour la Rhodésie ; soit les sacrifices imposés aux populations civiles, comme on l'a vu en Iraq après la première guerre du Golfe, suscitent des tensions et un mécontentement général, difficilement soutenables pour la communauté internationale. On peut aussi s'interroger sur la pertinence d'une politique qui, en privant un pays de moyens de développement, lui interdit de se réformer par lui-même. C'est pourquoi, face aux effets pervers d'une utilisation trop générale des sanctions, nous assistons à un recours croissant à des mesures beaucoup plus ciblées.

Il nous faut donc inventer pour chaque situation de nouveaux moyens de sortie de crise, en nous inspirant des leçons du passé et en nous appuyant sur les compétences et les savoir-faire disponibles.

P. I. - Est-ce que cela vaut également pour le Moyen-Orient ?

D. V. - Aujourd'hui, les clivages se durcissent, l'implication américaine en Iraq est utilisée par les organisations terroristes pour fédérer les mécontentements que suscitent l'injustice et le sentiment d'aliénation dont souffre cette région, la mauvaise répartition de la rente pétrolière, la brutalité de certains régimes. Cet amalgame de forces d'opposition, qui trouve un exutoire dans l'islamisme radical faute d'espace politique ouvert, risque de se tourner contre le monde occidental, accusé de nier les identités et de tolérer des injustices. De ce fait, les gouvernements sont fragilisés : la violence commence à se diffuser au-delà des frontières de l'Iraq, les islamistes radicaux exploitent la situation. L'instabilité est d'autant plus à redouter que les enjeux économiques sont immenses.

Seule une diplomatie de la volonté et de la lucidité est à la mesure de ces défis. Nous devons nous impliquer dans la transformation de la région, objectif que nous partageons pleinement avec les Etats-Unis. Mais nous devons procéder avec discernement pour ne pas faire le jeu de la radicalisation. Pour atteindre ce but, il faut prendre en compte la spécificité de chaque peuple, son histoire, sa culture, sa religion. Est-il possible de traiter comme un seul bloc le Pakistan et l'Arabie saoudite ? L'Iran et les pays du Golfe ? Certainement pas.

L'autre condition, c'est de rendre cette région à elle-même et à ses peuples : rien n'a autant encouragé l'extrémisme que l'impasse du sentiment national, l'impression d'avoir été le jeu des intérêts des autres. L'antiaméricanisme et la haine de l'Occident n'ont pas d'autre cause.

Nous devons dissiper le sentiment qu'il y a deux poids deux mesures. Il existe un principe qui doit devenir le fondement de l'action internationale parce que lui seul peut établir un lien entre paix, sécurité et démocratie, et parce que lui seul peut enclencher un cercle vertueux : la justice. Rechercher la sécurité et la démocratie sans se préoccuper suffisamment de la justice ne peut qu'alimenter le cercle vicieux des violences.

Aussi préconisons-nous pour le Moyen-Orient une stratégie globale à mettre en œuvre de manière graduelle. La recherche active de solutions aux conflits, en particulier le conflit israélo-palestinien, constitue la condition nécessaire pour apaiser durablement le sentiment d'insécurité et d'injustice. En même temps, il faut encourager la dynamique interne des Etats dans le sens de la démocratie ; travailler au développement économique dans un esprit de partage, avec une perspective d'intégration régionale ; réfléchir à l'ouverture d'un dialogue politique afin de mettre en œuvre un cadre de sécurité collective qui fait actuellement défaut ; et organiser un dialogue des cultures qui favoriserait la compréhension avec le monde arabo-musulman tout en dissipant le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l'élaborer tous ensemble, de façon collégiale, et la mettre en œuvre de manière unitaire.

P. I. - L'administration Bush envisage une réforme en profondeur du Moyen-Orient. La France participe-t-elle à cette réflexion ?

D. V. - Chacun d'entre nous souhaite contribuer le plus utilement possible à l'évolution du Moyen-Orient. Mais c'est d'abord aux habitants de la région d'en décider. Nous ne sommes plus à l'époque de la Conférence de Berlin ou de la reine Victoria. Et si vous allez en profondeur, comme vous dites, vous touchez au soubassement culturel des peuples. Chacun a sa chronologie propre, son histoire, sa mémoire. Personne ne peut imaginer redessiner le monde islamique autour d'un tapis vert ou d'une carte d'état-major. Soyons sérieux ! Pour avancer, nous avons besoin de respect et de compréhension.

La France et l'Union européenne ont de nombreuses raisons pour porter une attention particulière à cette région, au-delà des liens façonnés par l'histoire et la géographie. Des raisons culturelles d'abord : nous avons des échanges multiples et un dialogue approfondi avec les peuples de cette région. Les mouvements migratoires en provenance de ces pays ont créé avec eux des liens profonds. Des raisons de sécurité ensuite : le Moyen-Orient se trouve dans le voisinage immédiat de l'Europe. C'est pour cette raison que l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France se sont mobilisés afin d'apporter une solution pacifique à la crise nucléaire iranienne et d'engager l'Iran au plein respect des règles de non-prolifération. N'oublions pas, non plus, les aspects économiques : nous sommes l'un des principaux partenaires commerciaux de ces pays et le premier pourvoyeur d'aide au peuple palestinien.

Mais pour réussir, il faut éviter trois écueils. Le premier consisterait à décréter de l'extérieur la réforme du Moyen-Orient, sans consulter les Etats et les peuples sur leurs aspirations. Le deuxième serait de négliger le poids du sentiment national dans ces pays : la démocratie ne doit pas être perçue comme imposée par l'Occident. Le troisième serait de prendre le Moyen-Orient comme un tout, alors que la diversité est l'un de ses traits essentiels.

L'idée de réforme du Moyen-Orient renvoie trop souvent à une vision étroite du monde musulman et de l'Islam en général, considéré par les défenseurs de cette thèse comme réfractaire à la modernité. Or, l'histoire nous enseigne que les savants arabes ont joué un rôle essentiel dans la transmission de la pensée des grands philosophes grecs comme Aristote. Averroès, qui enseigna à Cordoue à l'époque du califat, en est le meilleur exemple. Son commentaire d'Aristote a longtemps servi de référence. N'oublions pas cette mémoire, ne tirons pas trop vite un trait sur tout ce que notre héritage doit au monde arabe et aux vertus universelles qu'il a en partage avec l'Islam. Le respect des droits de l'homme et la promotion de la démocratie sont une référence pour tous. Ils plongent leurs racines dans le terreau universaliste commun aux trois religions du Livre et dans le même legs qui nous vient, à travers la culture arabe, de la philosophie humaniste grecque. Il y a un humanisme musulman, d'essence méditerranéenne, qu'il faut redécouvrir et encourager.

P. I. - Comment renouer des liens avec le Moyen-Orient ?

D. V. - Si nous devons, par conséquent, développer une concertation avec nos partenaires du Moyen-Orient concernant aussi bien les questions de démocratie et de sécurité que de développement économique, ce processus doit être conduit dans un esprit de coopération sincère et approfondi. A cet égard, l'Union européenne a su, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre général et développer des instruments qui représentent une réserve d'expérience très utile. Une réforme du Moyen-Orient doit prendre en compte les réalités historiques, politiques et sociales de chacun des pays et veiller à ce que les nécessaires évolutions se réalisent dans la stabilité. De tels choix politiques ne peuvent être acceptés du jour au lendemain. Ils demandent du temps et de la réflexion.

C'est une conviction forte de la France que le Moyen-Orient doit pouvoir prendre toute sa part dans les changements du monde. Non seulement il peut en bénéficier, mais il peut aussi y apporter sa richesse et sa diversité. Cette vision volontaire ne peut pas s'imposer de l'extérieur. Elle suppose de convaincre les peuples et les gouvernements, de leur offrir des perspectives politiques claires. La Turquie pourrait être un bon exemple de ce mouvement. Le dialogue qu'elle a entamé avec les Etats membres de l'Union européenne, la perspective d'une adhésion, ont favorisé la mise en œuvre de réformes politiques majeures dans des délais rapides.

P. I. - Que répondriez-vous à ceux qui critiquent parfois votre style flamboyant ? Leur diriez-vous que, finalement, la politique étrangère, c'est aussi la création du fait par le mot ?

D. V. - Croyez-vous qu'une explication de vote au Conseil de sécurité est un jeu de mots sans conséquence ? Faut-il voir du simple bavardage dans la Déclaration des droits de l'homme ou dans une déclaration de guerre ? Ce sont des actes qui engagent notre responsabilité. Notre mobilisation diplomatique et le déploiement de nos forces à l'étranger témoignent de la priorité que nous accordons à l'action, sans laquelle, effectivement, les mots sont vains.

C'est dans ce contexte que nous sommes intervenus en Afrique : en Côte-d'Ivoire pour empêcher la guerre civile et appuyer une solution politique qui permette de sortir de la crise, comme en Ituri, ou encore à Madagascar. Nos militaires sont sur le terrain : 600 hommes en Afghanistan, 5 000 dans les Balkans, 4 000 en Côte-d'Ivoire, 400 en Centrafrique. Sur l'Iraq, la France a sans cesse fait des propositions pour rendre plus efficaces les inspections des Nations unies et préserver l'unité de la communauté internationale. En Iran, aux côtés de partenaires européens, elle a joué un rôle décisif pour désamorcer la crise qui menaçait avec l'affaire du programme nucléaire.

La France a présenté des propositions pour faire évoluer les grands instruments juridiques dont dispose la communauté internationale, particulièrement en matière de lutte contre la prolifération, de respect des droits de l'homme, de gouvernance économique. Cela dit, croire que le verbe est un détail est une profonde erreur dans le contexte actuel, où une conscience mondiale est en train d'émerger en cherchant de nouveaux repères. Plus que jamais, on a besoin d'idées claires, de principes forts, exprimés dans une langue convaincue et convaincante. " Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ", mais aussi - pourquoi pas - passionnément. Les philosophes évoquent bien la " passion de la vérité "...

Nous avons rarement connu depuis des décennies des changements d'une telle ampleur : le " concert des puissances ", qui a régi l'équilibre entre les nations jusqu'à la Première Guerre mondiale, a laissé la place à l'affrontement des blocs ; la fin de ce système nous fait entrer dans un monde plus ouvert et plus insaisissable que jamais.

P. I. - Certains reprochent pourtant à la diplomatie française son caractère un peu déclamatoire...

D. V. - Il n'y a pas d'un côté le verbe et de l'autre l'action : il faut agir avec lucidité et conscience car, sinon, nous prenons le risque d'aggraver les problèmes au lieu de les résoudre. Nous sommes dans un univers où nous avons peu de visibilité, comme sur une route par temps d'orage. Il faut donc dégager les perspectives pour agir et nous entendre sur l'essentiel.

Dans ce contexte, il faut des concepts et des repères nouveaux, défricher le monde et adapter notre pensée au mouvement de mondialisation en cours. La diplomatie n'est plus seulement l'affaire des chancelleries. Les peuples sont désormais partout présents dans le débat international. L'Iraq et tous les épisodes que nous avons vécus au cours de cette crise ont montré à quel point les opinions étaient concernées. Dans tous les pays, elles se sont exprimées.

Nous devons tenir compte de cette donnée nouvelle : les peuples se mobilisent sur les questions de sécurité, de justice, de droits de l'homme, de développement, d'environnement... Dans le combat que nous menons pour un nouvel ordre, c'est un grand atout, mais c'est aussi la source d'une exigence. Les gouvernements sont aujourd'hui comptables des résultats de leur politique devant les peuples, qui ont aussi leur vision du monde. Nous devons donc nous expliquer.

La France reste fidèle à elle-même et à ses convictions dans son message et son action. Elle appartient au petit cercle des pays qui exercent des responsabilités particulières dans le cadre de la stabilité internationale. Son expérience de puissance globale, ses traditions démocratiques au service de la paix et du droit lui valent audience et crédibilité. Notre pays comprend les aspirations des autres peuples. Sur tous les grands dossiers - développement, environnement, diversité culturelle -, dans toutes les zones de fracture, de l'Afrique à l'Asie, des Balkans au Moyen-Orient, on sollicite son avis, sa coopération, son engagement.

Sources:
Le Figaro
Politique Internationale

* Ces déclarations sont inclues dans la Fiche d'Information MEDEA: Initiative du Grande Moyen-Orient"

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